littérature

L'Etat et le citoyen

Les années passent, mais rien ne change.

 

L'État et le citoyen

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un citoyen se désaltérait
Au robinet d'une onde pure.
L'État survient fauché qui cherchait aventure,
Et que le gain en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de t'approprier mon breuvage ?
Dit ce pays plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Monsieur le Président , répond le citoyen, que votre gouvernement
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'il considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
D'une ressource naturelle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis m'approprier sa boisson.
- Tu te l'accapares, reprit cet État cruel
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit le citoyen, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous,  misérable peuple
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
L'État l'emporte, et puis le taxe,
Sans autre forme de procès.

Johann DIZANT

La Wallonne et la Flamande

Avec l’ironie de La Fontaine et l’autodérision à la Belge, je vous propose la fable :

La Wallonne et la Flamande


La Wallonne, ayant trinqué
                  Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit apéro
De fromage ou de chorizo
Elle alla crier famine
Chez la Flamande sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque amuse-bouche pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'août, foie cirrhosé
Intérêt bien consommé
La Flamande n'est pas prêteuse ;
C'est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
Nuit et jour à tout venant
Je prenais l'apéro, ne vous déplaise.
Vous preniez l'apéro ? j'en suis fort aise :
Et bien ! travaillez maintenant.

Extrait de Sabrina sur la radio RCF

 

Cinq auteurs contemporains de ce nouvel Instant littéraire proposé par Guillaume de Louvencourt.

Découvrez un extrait de Sabrina par Guillaume de Louvencourt sur les ondes de RCF.

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Citations

Aimer mal citation 1

L'écriture à haute voix

Avant le mal de tête d'après fêtes, je vous invite à découvrir ce texte de Roland Barthes. Roland barthes 02

 

"S'il était possible d'imaginer une esthétique du plaisir textuel, il faudrait y inclure l'écriture à haute voix. Cette écriture vocale (qui n'est pas tout à fait la parole), on ne la pratique pas, mais c'est sans doute elle que recommandait Artaud et que demande Sollers. Parlons-en comme si elle existait.

Dans l'antiquité, la rhétorique comprenait une partie oubliée, censurée par les commentateurs classiques : l'actio, ensemble de recettes propres à permettre l'extériorisation corporelle du discours : il s'agissait d'u, théâtre de l'expression, l'orateur-comédien « exprimant » son indignation, sa compassion, etc. L'écriture à haute voix, elle, n'est pas expressive ; elle laisse l'expression au phéno-texte, au code régulier de la communication ; pour sa part elle appartient au geno-texte, à la signifiance ; elle est portée, non pas par les inflexions dramatiques, les intonations malignes, les accents complaisants, mais par le grain de la voix, qui est un mixte érotique de timbre et de langage, et peu donc être lui aussi, à l'égal de la diction, la matière d'un art : l'art de conduire le corps (d'où son importance dans les théâtres extrême-orientaux).

Eu égard aux sons de la langue, l'écriture à haute voix n'est pas phonologique, mais phonétique ; son objectif n'est pas la clarté des messages, le théâtre des émotions ; ce qu'elle cherche (dans une perspective de jouissance), ce sont les incidents pulsionnels, c'est le langage tapissé de peau, un texte où l'on puisse entendre le grain du gosier, la patine des consones, la volupté des voyelles, toute une stéréophonie de la chair profonde : l'articulation du corps, de la langue, non celle du sens, du langage. Un certain art de la mélodie peut donner une idée de cette écriture vocale ; mais comme la mélodie est morte, c'est peut-être aujourd'hui au cinéma qu'on la trouverait le plus facilement. Il suffit en effet que le cinéma prennent de

très près le son de la parole (c'est en somme la définition généralisée du grain de l'écriture et fasse entendre dans leur matérialité, dans leur sensualité, le souffle, la rocaille, la pulpe des lèvres, toute une présence du museau humain (que les voix soient fraîches, souples, lubrifiées, finement granuleuses et vibrantes comme le museau d'un animal, pour qu'il réuisse à déporter le signifié très loin et à jeter, pour ainsi dire, le corps anonyme de l'acteur à mon oreille : ça granule, ça grésille, ça caresse, ça râpe, ça coupe : ça jouit."

 

Roland Barthes

Une vérité de Céline

La vérité, là, tout simplement, la librairie souffre d'une très grave crise de mévente.

Achetez un livre ? L'objet empruntable entre tous ! Un livre est lu, c'est entendu, par vingt… vingt-cinq lecteurs… ah si le pain ou le jambon, mettons, pouvaient aussi bien régaler, une seule tranche, vingt… vingt-cinq consommateurs ! Quelle aubaine !…

Le miracle de la multiplication des petits pains vous laisse rêveur, mais la multiplication des livres, et par conséquent de la gratuité du travail d'écrivain est un fait bien acquis.

Il est supposé, lui, l'auteur, jouir d'une solide fortune personnelle, ou d'une rente d'un très grand parti, ou avoir découvert (plus fort que la fusion de l'atome) le secret de vivre sans bouffer.

Seule la misère libère le génie… il convient que l'artiste souffre !… et pas qu'un peu !… et tant et plus !… puisqu'il n'enfante que dans la douleur !… et que la douleur est son maître !

 

Louis-Ferdinand Céline